Chronique des Nuits Musicales en Armagnac

 

Bon sang ne saurait mentir

 

Dimanche 31 juillet à Montréal-du-Gers : C’est un pari audacieux pour de jeunes artistes, qui n’ont pas encore 30 ans, de monter le chef-d’œuvre de Mozart et Da Ponte Les Noces de Figaro.

 

C’est pourtant ce qu’a tenté avec succès le baryton Emmanuel Gardeil. Le jeune chanteur, qui interprète le Comte, marche dans les pas familiaux en s’essayant lui aussi à la mise en scène avec des chanteurs qui ont l’âge (et le talent) de leurs rôles, ce que l’on voit rarement sur les scènes lyriques. Il faut dire qu’avec son frère Philippe, Emmanuel arpente les scènes depuis son plus jeune âge, figurant dès leur enfance, puis chantant dans de nombreuses productions de la compagnie lyrique des Chants de Garonne, fondée par leur père Jean-François.

Indépendamment des Petites Noces d’Olivier Desbordes avec sa compagnie Opéra Éclaté, qui diffuse l’ouvrage dans toutes sortes de lieux, dans une mise en scène classique, réduisant l’orchestre à un quintette à cordes avec piano, Emmanuel Gardeil se contente d’un piano et des six personnages principaux. Les quasi quatre heures de musique sont réduites à deux, la complexe intrigue étant ramenée à l’essentiel du drame conjugal entre le Comte, la Comtesse et aux velléités d’indépendance du couple Figaro-Suzanne. L’épisode Marcelline-Bartolo-Basilio, qui faisait les délices de Beaumarchais, mais ajoute à la complexité d’une intrigue déjà bien enchevêtrée, est à peine évoqué à la fin du 2e acte et la version d’Emmanuel Gardeil fait l’impasse sur la dette de mariage de Figaro vis-à-vis de Marcelline, qui s’avérera être sa mère…

Ce n’est pas encore le vaudeville de la fin du XIXe siècle, mais cela s’en approche avec toutefois le génie musical et scénique d’un Mozart. On goûte particulièrement le traitement original et très drôle du célèbre septuor final du 2e acte (ou Basilio est réduit à un bec de canard cancanant dans le sens voulu), comme le dédoublement de Figaro dans son air de dépit amoureux.

D’une grande sobriété dans les décors très stylisés, qui se résument à la chambre bureau de Figaro et Suzanne, aux appartements de la Comtesse et au parc du château, la version d’Emmanuel Gardeil se veut à la fois moderne, épurée et quelque peu décalée.

Da Ponte simplifié, mais tout Mozart

Dès la première scène, Figaro mesure sa chambre pour monter un lit Ikea, tandis que Suzanne s’affaire en tant que secrétaire de la Comtesse. Quant au page Chérubin, il se présente en adolescent révolté un brin grunge. Un rôle de composition pour le moins surprenant lorsqu’on connaît la soprano Aurélie Fargues… Le cynisme du Comte n’en paraît que plus cruel, mais la solidarité du trio Suzanne, la Comtesse, Figaro aura raison des mœurs légères auxquelles son rang nobiliaire pouvait encore prétendre, ainsi que de l’indifférence qu’il portait à son épouse. Le comte Almaviva n’est peut-être pas très éloigné de Don Giovanni, que le duo Mozart-Da Ponte portera à son sommet artistique.

Cette version de chambre, qui peut s’adapter partout, souligne l’aspect dramatique de l’ouvrage et le dénouement en forme de pardon général n’en prend que plus de valeur. L’ensemble est fort bien chanté et les jeunes artistes révèlent de réels tempéraments dramatiques.

On apprécie l’aisance du Figaro de Stéphane Morassut, dont l’interprétation a gagné en maturité, ainsi que la présence d’esprit pragmatique de la Suzanne mutine et très expressive de Corinne Fructus. La Comtesse un peu dépressive de Pauline Larivière est touchante, tandis que la morgue du Comte jouisseur d’Emmanuel Gardeil s’amende enfin dans la sublime scène du pardon final. La palme de l’originalité revient à l’étonnant Chérubin d’Aurélie Fargues, qui à contre-emploi scénique mais pas vocal, « déchire » la scène. Son Voi che Sapete est une merveille de sensibilité, de trouble adolescent et de révolte sociale inconsciente.

Le rôle burlesque du jardinier ivrogne Antonio, initialement dévolu au baryton Philippe Gardeil, est  ici repris par son père Jean-François, que l’on retrouve sur scène avec plaisir, d’une façon plus proche de l’esprit du livret de Lorenzo Da Ponte. Notons au passage avec amusement que le maître fait avec bonheur la « doublure » de l’élève…!

La performance pianistique de Jean-Baptiste Cougoul, qui assume l’accompagnement de l’ensemble au piano avec énergie, rythme et délicatesse, est absolument saisissante.

Ce spectacle créé pour l’été dernier se bonifie au fil des représentations. La mise en scène s’affine et s’enrichit de détails appréciables, comme le passage muet de l’esprit des personnages pendant l’ouverture, et le chant s’affirme.

Le grand avantage de cette production légère de tréteaux, c’est qu’elle peut s’adapter partout afin de porter le chant mozartien dans la plus modeste salle des fêtes de nos campagnes, sans aucune concession à la qualité du chant. Nous ne pouvons que lui souhaiter une longue carrière.

Wolfgang avait été déçu de l’accueil que les Viennois avaient réservé à son chef-d’œuvre, mais il ne renierait certainement pas cette version, proche de l’esprit populaire du théâtre An der Wien pour lequel il composa La Flûte Enchantée.

 

Alain Huc de Vaubert