Vendredi 9 août 2013 aux cloîtres de Condom, dans le cadre du Festival des Nuits Musicales en Armagnac

 

Il était une fois l’opéra

 

Chaque année depuis treize ans, la soirée lyrique condomoise proposée par les Chants de Garonne et orchestrée par Jean-François Gardeil est l’un des grands moments du festival. Ce Castafiorama ne fait pas exception avec une troupe au mieux de sa forme, qui parcourt joyeusement quatre siècles d’art lyrique.

 

D’une grande intelligence pédagogique, cette fantaisie à lectures multiples présente un voyage dans le temps et l’espace en douze tableaux d’un raffinement certain, mais aussi d’un humour ravageur et loufoque. Les nombreuses références, citations, allusions cachées ravissent le public amateur du genre et c’est en même temps une introduction idéale à ce mode d’expression artistique, qui intrigue et passionne le public depuis le début du XVIIe siècle.

De la tragédie lyrique baroque aux musicals des années 80, en passant par le style classique, la tragédie romantique, la fantaisie de l’opérette et de la comédie musicale américaine, sans oublier la sinistre dramaturgie contemporaine, pas plus que la fantaisie féérique de Francis Lopez, avec une impayable incursion dans l’opéra chinois traditionnel révisé par la révolution culturelle et un petit détour par la comédie sentimentale de Bollywood, nous parcourons de façon joyeusement iconoclaste l’histoire du chant et de l’expression lyrique. La rigueur académique n’y trouvera peut-être pas son compte, mais le public en rougit de plaisir, d’autant plus que le livret facétieux abonde en situations impossibles et rebondissements improbables, somme toute pas plus invraisemblables que l’argument d’un opéra de Hændel.

 

L’art subtil du pasticcio

 

On rit beaucoup, mais on n’en admire pas moins les prouesses vocales d’un chant parfois virtuose, l’enchaînement rythmé des tableaux et la précision de la mise en place des ensembles chorégraphiques. Le message passe à merveille et l’on s’amuse autant sur scène que dans la salle. Comme souvent, la troupe sait parfaitement communiquer son bonheur de jouer.

En complicité gourmande avec l’auteur et metteur en scène, le chef de chant de la troupe, Fabien Prou, a élaboré une partition savante, toute de finesse, où il développe au plus haut point ses talents de pasticheur. Et il s’en est donné à cœur joie avec quelques perles vocales, mais aussi de redoutables pièges. En parodie des Noces de Figaro, sur un texte italien totalement déjanté, l’acte mozartien est un savoureux florilège d’airs sacrés et d’opéra. Par exemple, Suzanne soigne la migraine de la comtesse en chantant les vertus de l’aspirine sur l’air du motet Exulte jubilate…

L’épisode romantique, qui résume tout l’opéra verdien en quelque dix minutes, est un modèle du genre où l’on trouve des atmosphères d’Ernani, Macbeth, Don Carlo, Les Vêpres siciliennes… avec comme il se doit une partie de ténor pour le moins complexe. Son agonie infinie dans une ambiance de passion christique n’en est que plus savoureuse.

 

Un bonheur scénique sans pareil

 

Dans l’air du temps en cette année de bicentenaire, l’acte wagnérien tourne en dérision les caprices fantasques et les conceptions quelque peu obscures de certains metteurs en scène, soumettant les ouvrages et les livrets au service de leur ego, dans le plus grand mépris des artistes, de l’auteur et du public.

On goûte l’esthétique picturale du tableau chinois traditionnel tout en admirant les qualités d’improvisation des solistes en intonations exotiques qu’un mandarin aurait quelques difficultés à saisir. On ronronne de plaisir devant la scène de la révolution culturelle où la pensée éternelle du président Mao trouve une étonnante application pratique tandis que le ballet du « Petit Livre Rouge », parfaitement réglé, offre une vision que ne renierait pas Jean Yanne.

Le sombre drame sentimental dont raffole le cinéma indien de Bollywood est éclairé par une finesse chorégraphique transposant West Side Story sur les rives du Gange.

On ne saurait oublier un regard charmant, un brin nostalgique, du côté de l’opérette classique avec son duo traditionnel et son crêpage de chignons, alors que cette forme d’expression convenue est détrônée par la révolution de la comédie musicale à l’américaine.

La scène morbide granguignolesque de l’opéra contemporain post bergien où l’on conjugue le noir, est à mourir de rire.

La fin du XXe siècle n’est pas épargnée avec un regard pour le moins caustique sur la vacuité du contenu littéraire et musical de coûteuses suproductions à succès. Un affectueux coup de patte à Starmania dérive vers un refrain immortel des années 80 et 90 : « Aimer c’est bêler et répéter que c’est l’été et se serrer et célébrer l’éternité de nos débilités ».

Et pour finir, un ténor empailleté à l’accent espagnol ou mexicain résume l’ensemble dans le style impayable de Francis Lopez : « Les histoires d’amour emberlificotées, Mozart a essayé, mais moi j’ai réussi ; De jolis airs faciles qu’on aime à répéter, Verdi a essayé, mais moi j’ai réussi ; Le dépaysement, l’amour sous les palmiers, Rameau a essayé, mais moi j’ai réussi ! ».

Un large tour de l’art du chant scénique, mais surtout un bonheur sans pareil largement partagé par le public aux anges. Ce spectacle d’une gaieté absolue vaut toutes les initiations lyriques encyclopédiques. Il devrait être cité en référence et montré à tous les collégiens et lycéens.

 

Alain Huc de Vaubert